29/11/2000 Guy Gibout

Lettre de démission de Guy Gibout
15, avenue Wilson 94340 Joinville-le-Pont.

 

A l’attention de Robert Hue, secrétaire national du PCF

 

Cher camarade

Le conseil national qui vient de se réunir sur les problèmes de l’Humanité a pris des décisions  extrêmement graves pour le devenir du journal. Notamment avec l’ouverture du capital. Le nouveau directeur parle de contacts avec TF 1, Canal +, etc. Pour le moins de  telles décisions auraient exigé que les communistes en débattent. Lors de la préparation de la nouvelle formule en 1997, Robert Hue, dans une intervention à Lyon, s’était engagé à ce que tout ce qui concernait le statut de l’Humanité devait faire l’objet d’un débat dans le parti. Pourquoi n’en n’a-t-il pas été de même cette fois-ci ?  Une fois de plus, la direction a substitué au débat une pratique autoritaire que je croyais révolue.
La perte d’audience du journal est due, à mes yeux, à une ligne éditoriale alignée derrière le PS et un gouvernement de la gauche plurielle de plus en plus contesté par les forces vives du pays. C’est aussi les conséquences de l’abandon du terrain des luttes, ce qu’aucun autre journal ne pouvait faire. Il était un lien privilégié entre celles et ceux qui luttaient dans les entreprises et les quartiers. Pour de nombreux communistes, il a perdu sa raison d’être. Ce n’est pas avec une nouvelle formule « sponsorisée » par des capitalistes qu’ils seront regagnés !
Je ne cautionnerai pas une telle orientation qui à terme aboutira à la disparition du parti révolutionnaire auquel j’ai adhéré. J’ai donc décidé de rendre ma carte.
C’est avec une grande tristesse que je prends cette décision car c’est en 1954, alors jeune ouvrier tourneur aux ADR de Champigny, que j’ai adhéré. Pendant plus de 30 ans membre de la direction de  la Fédération Seine-Sud, puis du Val-de-Marne, j’ai donné, comme des milliers de communistes , le meilleur de moi-même pour un idéal que je ne juge toujours pas utopique ni dépassé. J’ai côtoyé dans ce Parti des hommes et des femmes remarquables, auprès desquels j’ai beaucoup appris. Je pense à tous ces camarades  qui prenaient des risques dans les années 60  pour lutter contre la guerre d’Algérie, contre l’OAS, pour la diffusion dans les casernes du journal clandestin « Soldats de France » dont j’assumais la rédaction. Je pense aux camarades de l’Humanité avec lesquels j’ai travaillé comme journaliste et en tant que directeur de la Cité internationale de la Fête de l’Humanité. Je pense aux camarades avec lesquels j’ai travaillé aux hebdomadaires communistes « Le Réveil du Val-de-Marne » et « Les Nouvelles du Val-de-Marne » en tant que rédacteur en chef. Je pense à ces trente années de mandat électoral, dont six comme maire de Joinville-le-Pont. C’est toute une vie qui se déroule devant mes yeux et pour laquelle je ne regrette rien. Absolument rien !
Je n’ai jamais douté  que le Parti devait changer, mais sans pour cela abandonner sa raison d’être, ni son passé, avec ses ombres, dont j’assume ma part de responsabilité,  et avec ses lumières, dont chacun d’entre nous peut être fier. Changer oui, mais pour être, dans les conditions de notre époque, encore mieux et plus, l’outil idéologique et organisé au service de la classe ouvrière pour combattre la société capitaliste et construire cette société socialiste, pour laquelle des générations de communistes se sont battus, et pour  nombre d’entre eux au prix de leur vie.
Force est de constater que cette voie révolutionnaire est abandonnée, et que le 30 ème Congrès,  a accéléré cette tendance. A mes yeux, il ne fait plus aucun doute que la direction a choisi, sous la pression de l’Europe de Maastricht, celle de la collaboration de classe en se mettant au service de la social-démocratie. Bien entendu, cette analyse est personnelle et je comprends que des camarades puissent ne pas la partager. Mais lorsque cette réflexion atteint son aboutissement, et c’est mon cas, il faut en tirer les conséquences. Des camarades estiment aussi que c’est en restant dans le Parti qu’il sera possible d’en changer le cours actuel. Ce n’est pas mon analyse. Au prétexte que maintenant chacun a le droit d’exprimer ses désaccords, la direction n’en impose pas moins ses vues, comme on vient de le voir pour l’Huma, en s’entourant d’un comité national, acquis, dans sa grande majorité, à cette politique dévastatrice. L’appareil du parti est aussi une réalité. Que ce soit pour la participation au gouvernement, pour la constitution de la liste « Bouge l’Europe », pour la stratégie des élections municipales, pour l’abstention pour le quinquennat, pour le devenir de l’Humanité, etc.. la majorité des communistes a été mise devant le fait accompli. De plus pour  la première fois de son Histoire, des ministres communistes ont apporté leur soutien à une guerre d’agression sous le commandement du gouvernement américain. Celle du Kosovo. Comme nous sommes loin de nos luttes pour la paix en Indochine, en Algérie et plus près de nous contre la guerre du Golfe. Trois guerres, faut-il le rappeler, sous la direction de gouvernements  socialistes ! 
Au plan de la politique intérieure, l’abstention est devenue pour le groupe communiste une ligne de conduite constante dont le résultat est de faire voter des textes conformes aux directives maastrichiennes, que nous avons pourtant combattues en d’autres temps ! Et les haussements de ton de Robert Hue ne changent rien à ce ralliement. Un froncement de sourcils de Jospin et tout rentre dans l’ordre. Nous en avons encore un exemple avec le sommet de la « Gauche plurielle » du 7 novembre. J’ai encore en mémoire les propositions de juin 97, où l’on nous avait promis une augmentation du smic de 10 % , une augmentation substantielle des retraites et des salaires, l’opposition à l’épargne salariale,  une loi de financement de la Sécurité sociale répondant aux besoins etc. Une fois encore, la direction s’est rangée au diktat du PS. Les conséquences de cette stratégie de l’abstention risquent d’être dramatiques pour les élections municipales et cantonales, car chacun sait que c’est dans l’électorat populaire que se trouve le plus grand nombre d’abstentionnistes. A cela s’ajoute le fait qu’alors que  des centaines d’élus communistes se battent depuis des années au service de leur population, il leur est demandé de céder la place à des personnalités qui ne représentent qu’eux mêmes, et qui demain œuvreront à la mise à mort du PCF.
Comme vous le voyez mes désaccords sont profonds, mais ils se sont encore aggravés avec ce qui s’est passé à Lille il y a quelques semaines. Avec le recul,  lorsque la colère est tombée, je m’aperçois qu’il y a dans ces événement une constante, celle de la répression contre celles et ceux qui manifestent leurs désaccords avec la politique de Jospin-Chirac. Rappelons les faits. Le 29 octobre, en présence de Jospin, mais aussi de trois ministres  communistes, Gayssot, Demessines et Duffour, les travailleurs de Alsthom, qui manifestaient contre la disparition de leur entreprise programmée par Bruxelles, se sont fait honteusement matraqués par les CRS de Vaillant. Sans que ce matraquage soulève la moindre indignation, ni des ministres communistes, ni de la direction du Parti.  Bien sûr Gayssot a déclaré « je comprends ces gens et je suis malheureux quand je vois cette violence » Et il ose encore se dire communiste. il est vrai que les ors du pouvoir valent bien que l’on s’assoit sur des principes ! Le matraquage est devenu une méthode de gouvernement. Que ce soit contre les sans-papiers, les chômeurs, les agriculteurs, les routiers, etc. on se croirait revenu sous le règne de Pasqua !
Ce matraquage n’empêche pas Alain Bocquet, ancien secrétaire de la fédération du Nord du PCF, député-maire de St.Amand-les-Eaux, de déclarer que les communistes resteront au gouvernement et ce, quels que soient les événements. En ce qui me concerne, j’ai toujours été, et je reste  solidaire de celles et ceux qui luttent pour sauver leur emploi, et j’ai la tristesse, en étant révolté, de constater que c’est un gouvernement dit de « Gauche plurielle »qui met en place une politique de soumission à l’Europe capitaliste.
Je ne peux donc rester dans un parti qui cautionne cette politique. Communiste je suis, communiste je reste, et j’entends continuer mon combat au service de la classe ouvrière, au service des exploités, contre tous ceux qui sèment des illusions et le désespoir.
En ce qui me concerne, malgré les divergences, l’amitié qui me lie à de nombreux camarades reste intacte. Mon souhait le plus cher est que cela soit réciproque. Je ne déserte pas, je prends tout simplement un autre chemin, que je juge conforme avec ma conscience.

Communiqué de presse de Guy Gibout
Au "Parisien"

Monsieur le rédacteur en chef.

Je me permet de vous envoyer cette information qui peut-être pourrait intéresser vos lecteurs
« Elu communiste depuis 30 ans dont six ans comme maire de Joinville-le-Pont de 1977 à 1983, ancien rédacteur en chef des hebdomadaires du PCF, «Le Réveil du Val-de-Marne» et «Les Nouvelles du Val-de-Marne», ancien journaliste à «l’Humanité», j’ai décidé de quitter le Parti Communiste français auquel j’ai adhéré en 1954. Si j’estime que le PCF doit changer pour tenir compte des réalités d’aujourd’hui, mais sans abandonner ses objectifs qui est de construire une société socialiste, pour autant je n’ai pas adhéré à un parti qui à terme va devenir un appendice du PS. Le fait que le dernier comité national du PCF, ait décidé que «l’Humanité» ne sera plus le journal du PCF, que son capital va être ouvert à des capitaux privés,  est pour moi inacceptable, ce qui motive donc ma décision».
Bien entendu je me tiens à votre disposition si vous désirez des éléments supplémentaires, comme je tiens à votre disposition, la copie de la lettre envoyée à Robert Hue lui faisant part de cette démission.
Avec mes salutations confraternelles.

Guy Gibout
Journaliste honoraire

 

Parution dans le "Parisien" du Val de Marne du jeudi 30/11/2000

• Gibout quitte le PC à Joinville.
Guy Gibout, élu communiste depuis trente ans à Joinville où il a d'ailleurs été maire de 1977 à 1983, a décidé de quitter le Parti communiste français auquel il a adhéré en 1954. Il a expliqué cette décision par ses «désaccords avec la mutation du PC telle qu'elle se fait maintenant et avec la liquidation de «l'Humanité » en tant que journal du parti». Des orientations qu'il estime «contraires aux idéaux» qui l'ont fait adhérer au PC. Ancien journaliste à « l'Humanïté», Guy Gibout aujourd'hui en retraite, est l'un des animateurs de la publication «Combat» qui regroupe les quelques nostalgiques de la ligne Marchais.